1846 : l’incroyable jardin d’hiver des Champs-Elysées

L’histoire de Paris est riche de surprises. A la seconde moitié du 19e siècle, la mode était à l’exotisme, à l’exploration du bizarre, à la curiosité. Importer le monde à domicile était du plus grand chic. Le monde, devenu enfin fini et encore sous domination coloniale, commençait à être à portée de main : il fallait en profiter.

C’est le début des plus grandes extravagances, pour le meilleur et pour le pire. Les végétaux n’échappent pas à ce désir de collection et d’exposition, comme en témoigne le journaliste-jardinier Alphonse Karr dans son journal « Les guêpes », qui visite un lieu totalement insensé et aujourd’hui oublié, situé au 39 avenue des Champs Elysées. Nous sommes en janvier 1846.

« Il faisait froid et humide. Il n’y avait dans l’air ni chants d’oiseau, ni parfums de fleurs; quelques moineaux grossis et hérissés par le froid se chamaillaient d’une voix aigre sur les branchages noirs et dépouillés des ormes des Champs-Élysées : c’était l’hiver sous son aspect le plus désagréable et le plus désespérant. Comme j’étais arrivé près de la maison de madame Lehon, je vis écrit sur un bâtiment de simple apparence: Jardin d’Hiver. (…) J’entrai donc dans le jardin d’hiver. Ce fut un enchantement. Je me trouvai dans un vrai jardin tout constellé, tout illuminé de fleurs. C’était le printemps, avec son air tiède et parfumé, avec toutes ces criantes pensées qui s’épanouissent dans le cœur en même temps que les fleurs sous les yeux. »

« Chaque bosquet avait l’air d’un immense bouquet »

« Puis, je me promenai entre des bosquets de camélias et d’azalées. de rhododendrons et de mimosas en fleurs. Chaque bosquet avait l’air d’un immense bouquet de douze pieds de haut et large comme une chambre. Un bassin, avec un jet d’eau, était entouré de roches tapissées du pervenches, et le murmure de l’eau complétait l’enchantement. Puis, en prolongeant ma promenade, je vis que ce n’était pas seulement un de ces jardins dont parle Boileau, où le riche peut recréer le printemps au milieu des hivers; je découvris que c’était encore une belle et complète collection, un écrin où les amants des fleurs trouveront toutes les plus rares de ces vivantes pierreries dont la possession leur donne tant de joie et d’orgueil. Je vis la collection complète de tous les canwllias que l’on possède aujourd’hui, une cinquantaine d’azalées nouveaux , le rhododendron Catesby à fleurs roses pleines, le rhododendron Smilhi aureum à fleurs jaunes, un eryostemum myoporoïdes aussi haut que moi…Une charmante petite fleur bleue, qui m’était inconnue, attira sur tout mon attention. ll y a très peu de fleurs bleues : la plus grande partie des fleurs d’un bleu pur sont des fleurs sauvages , de pauvres fleurs auxquelles Dieu semble avoir réservé la couleur de son ciel. Je demandai le nom de cette nouvelle connaissance: elle s’appelle witsemia corymbosa. »

Jardin d’hiver aux Champs-Elysées, Jean-Jacques Champin (RMN)

« Quand je me fus longtemps promené dans ce beau jardin fleuri et parfumé, quand j’eus assez du printemps -ô homme insatiable! il me prit fantaisie de vivre dans l’été;  mais je ne voulais pas d’un été triste comme le dernier, qui faisait dire à quelqu’un que l’hiver était venu passer l’été à Paris. Je voulais un véritable été, avec de véritable chaleur. J’ouvris une porte, et je me trouvai en Amérique, parmi les palmiers et les bananiers, au milieu d’une riche collection d’orchidées, ces plantes bizarres qui vivent sans terre, qui ont l’air de papillons et dont les fleurs semblent toujours si prêtes à changer de tige qu’on craint de faire des mouvements qui pourraient les effaroucher. Puis ensuite je parcourus tout l’établissement; je vis la serre de multiplication, où les plantes encore rares étaient hachées pour que chaque feuille et chaque morceau de branche devint une plante entière. C’est la cuisine du jardin, cuisine bien surprenante et pleine d’intérêt. »

« Mais quel fut mon étonnement en voyant une prison, une vraie prison fermée de grilles et de grillages ! Et quels étaient les prisonniers ? De jeunes camélias, encore dans l’âge de l’innocence, dont la plupart n’ont pas encore fleuri. Cinq d’entre eux ne sont pas dans le commerce. M. Constant. le maître jardinier, me désabusa. « Ce ne sont pas des criminelles, me dit-il; ce sont de jeunes et naïves beautés dont nous voulons préserver les charmes. Ce que vous croyez une prison est un harem. Les amateurs de fleurs et les jardiniers sont capables de tout: une feuille dérobée en passant et convenablement élevée ne tarderait pas, entre les mains d’un homme habile, à devenir un camélia. Si nous voulons préserver nos camélias de la séduction et du rapt, me dit M. Constant, nous ne refusons pas cependant de les établir convenablement. Ces jeunes beautés ne sont pas condamnées à une réclusion perpétuelle; nous ne les emprisonnons que pour les livrer plus tard, pures et intactes, à leurs possesseurs légitimes. » Je vais vous montrer leurs portraits, non pas telles que vous les voyez, mais telles qu’elles seront dans tout l’éclat de leur beauté, quand elles auront des fleurs épanouies. » Et je vis les portraits. S’ils ne sont pas flattés, on fera bien de doubler le nombre des barreaux. »

« La femme qui viendrait se promener dans ce riant jardin pourrait cueillir la fleur qui lui ferait envie »

« Comme je tenais M. Constant, je voulus savoir quel était le but de l’établissement. Et j’appris que toutes ces belles fleurs, on pouvait les emporter, que la femme qui viendrait se promener dans ce riant jardin pourrait cueillir la fleur qui lui ferait envie; qu’elle pourrait faire elle-même son bouquet pour le bal du soir; qu’elle n’aurait plus ainsi des bouquets composés toujours des mêmes fleurs arrangées de la même manière; qu’elle choisirait les fleurs sur l’arbre, et qu’elle les ferait assembler à sa guise, sous ses yeux, par une habile bouquetiére attachée à l’établissement; Que l’on pourrait venir choisir les fleurs dont on voudrait orner son salon le soir; Que, pour les amateurs, ils trouveraient réunies dans un bazar complet les plus riches et les plus complètes collections en tous genres, collections si disséminées chez des horticulteurs spéciaux, dont les plus proches demeurent aux frontières de Paris dans des quartiers inabordables. Je demandai alors un rhododrendon maximum à fleurs blanches pour l’emporter à Sainte-Adresse. Sur un signe de M. Constant, on m’en apporta un très beau couvert de boutons. Je fus surpris de la modicité du prix. M. Constant me dit : « Une des prétentions que nous avons est de vendre moins cher que partout ailleurs. »  Le rhododendron que j’emportais était déjà remplacé. « Il ne faut pas craindre de démeubler notre jardin », me dit M. Constant, et il me fit voir, dans des serres contiguës, des réserves innombrables des plantes les pus rares et les plus belles. »

« Je m’en allai consolé, emportant ma conquête. C’est un luxe qui manquait aux Parisiens: rien ne les empêchera désormais, tout l’hiver, de vivre deux heures par jour dans le printemps. La nature nous a, cette année, supprimé l’été; M. Constant, a son tour, supprime l’hiver. »

Jardin d’hiver, Champs-Élysées, estampe (BNF)

 

Source : Les Guêpes, Alphonse Karr, janvier 1846 (BNF)

Illustrations :

http://art.rmngp.fr/fr/library/artworks/jean-jacques-champin_jardin-d-hiver-aux-champs-elysees_pinceau-dessin_mine-de-plomb?force-download=494547

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53026298z?rk=42918;4

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